Le premier voyage...

On raconte qu'un voyage est toujours triple. Le premier est celui qui se fait depuis chez soi, par l'imagination, le désir et, parfois, un peu d'organisation.

Ensuite il s'agit de partir, de puiser dans la réserve de poudre d'escampette, poil à la quête. C'est le deuxième voyage, qu'on fait comme on peut.

Parfois on revient, parfois on arrive ailleurs. Il reste à faire le troisième voyage, on y rencontre les souvenirs. Il y a ceux qui sont comme des trésors qui brillent sans cesse, ceux qui sont lourds comme un lest, ceux qui sont comme des compas qui indiquent toujours le cap qui était le nôtre et qui nous permettent de savoir si nous le suivons toujours ou non, sur la route de grandir. Et puis il y a les histoires, les anecdotes, cadeaux faciles à offrir, à échanger, en plus de ce que nous disons avec les yeux, avec les actes, de retour chez nous ou à l'escale. Il y a aussi ce qu'on ne saurait ranger nulle part dans la mémoire, parce que c'est encore en cours, les ondes des chocs que nous avons pris continuent de répandre leurs échos jusqu'à se fondre dans la vibration qui nous est propre, dont la fréquence est transformée.

Bon d'accord mais si, malgré l'arrivée, l'aventure continue ? Quand est-ce qu'on va le faire le troisième voyage ?

On est pas encore partis... mais déjà le besoin de récit se fait sentir. Au-delà de l'anecdote, raconter c'est jeter des ponts de singes entre des ailleurs qui sinon resteraient peut-être aveugles les uns aux autres. Et quoi ? Et bien, peut-être qu'on aimerait ouvrir une autre dimension de ce qu'on vit - en plus de vivre - faire un petit double-fond à la réalité où l'on mettrait ce que l'on choisit de plus beau, de plus important, pour nous autres, et les autres, à toutes fins utiles et parce qu'il ne faut pas être radin sur la beauté. Peut-être que c'est en se racontant des histoires qu'on est le plus juste, parce que les histoires en disent autant de celle ou celui qui les raconte que des faits qu'elles véhiculent, qu'elles proposent de voir le monde depuis cette rencontre.

Peut-être aussi qu'on aimerait bien bricoler comme ça une vérité plus efficiente que " loin des yeux, loin du coeur ".

Alors il ne s'agira pas ici de faire du reportage, et pas non plus de vous mener en bateau, seulement de tenter de faire deux voyages en même temps, et de vous souhaiter la bienvenue.

Chach' Pékèch Represent - 1.XII.17

Nous avions rendez-vous au bateau, au Sud de la rade de Lisbonne, à Sarilhos Pequenos. Un nom noté sur un papier, cherché sur une carte, prononcé comme pour s'habituer, quand on nous demandait ? C'est où que tu vas ? Mais une fois sur place, quand tu demandes " Sarilhos Pequenos ", comme ça se prononce, la route se tord, les sourcils se lèvent. Ici c'est Chach Pékèch.

Ceci dit, quand tu dis que tu retapes un bateau à Chach Pékèch, on te fais répéter. Il n'y a pas de justice.

Ici, quelques images du chantier.

Logo se vê

Parmi les nombreux voiliers qui dorment au chantier, il y en a un petit qui attire l’œil. Peut-être parce qu’il n’est pas orné de mille couleurs comme les autres. Il est blanc râpé, son nom est peint en noir, Logo se vê.

Sans causer tellement le portugais, ça aurait pu signifier « on se verra bientôt » mais c’est pas ça.

Ici, au temps de sa construction, chacun y est allé de son avis : le mât était trop court, et trop long, il ne portait pas assez de toile, ou beaucoup trop, il ne tiendrait jamais la mer, il danserait n’importe comment…

 Le maître-charpentier écoutait et il a dit qu’on appellerait le bateau Logo se vê : on va vite voir.

 - Et alors, il marche bien ?

- De quoi, le bateau ? Oui, super !

Les noms

Alfonso de Albuquerque, Filosoof, Nova Onda, Baia do Seixal, Liberdade, Blimunda, Pinto Luisa, Princessa do Tejo, Pestarola, Esperança, Tiriri, Albarquel, Malandro, Santa Maria Manuela, Castro Junior, Logo se vê, Leão, Sou do Tejo, Liberdade, Sempre Consegui, Amoroso...

Des noms de bateaux.

Albarquel et le monster treuil - 3.XII.17

Albarquel était calé entre les autres bateaux, pour lui refaire une beauté il a fallu le sortir de l'eau. On a aussi tiré quelques mots de là.

 

Dubateau : Ah bon ! C'est aujourd'hui ? Ah bawi, la grande marée c'est le 3, donc 15h30.

 

Dubord : 17h30. Des bonnets qui courent sur le pont, des dreadlocks qui se penchent sur le pavois, une barbe et de longs cheveux noirs à la proue, des bottes de pêcheurs qui s'agitent sous la coque et tous ces cris, ce charabia. Mais comment font-ils pour se comprendre ?

 

Dubateau : Comme quand tu regardes un film d'action dans une langue étrangère, tu comprends quand même ce qui se passe. Par exemple quand le type, (que nous appellerons Le-type-qui-sait-tout-avec-ses-yeux-magiques) debout sur le toit de la timonerie, gueule "Patras !Patras !" ça ne veut pas dire qu'on tombe, la preuve : on flotte encore, mais "en arrière".

"Volta", comme en français, signifie "tourne", c'est-à-dire qu'il faut amarrer le bout' au taquet, pour arrêter le bateau. Deux corps-morts sont coulés devant le rail qui plonge sous la vase, nous nous en servons pour axer le bateau. Une flèche a été crayonnée sur le pavois, c'est là qu'il faut aligner la grande perche en métal pour être bien positionné sur le chariot. Ah parce qu'il y a un chariot ? sous l'eau ? Bawi, tu sens pas que le bateau bouge à plat d'avant en arrière comme sur un skate ?

 

Dubord : Faut imaginer une énoorme machine avec des engrenages qui font eux fois ma taille. Ça fait un boucan incroyable ce truc là, des roues qui tournent, un câble qui tire avec une tension énoorme.

 

Dubateau : Par progressions successives de 7 cm, dit l'amie Compas-dans-l'oeil. Le bateau remonte sur le rail, comme une énoorme chenille. Nous faisons cap sur hangar de Jaime. Que J'aime ? Que je t'aime ? Non. Johnny Halliday sera mort après-demain et, ce jour-là, nous reprendrons deux fois des nouilles. Le hangar de Jaime Costa, qui nous accueille au sec pour un mois. Ici ils connaissent bien Albarquel, depuis des dizaines d'années,. À nous de jouer dans leur sillage pour que le bateau soit de nouveau prêt à naviguer.

 

Dubord : Et puis il y a ce bonnet orange fluo, (from Canada yes) qui surplombe la machine hurlante. Impassib'. Pourtant devant lui il ya ce monstre et ce câble qui s'enroule, se tend - se détend - se retend et puis au bout, ce bateau, très très gros...

 

Ça y est, calés au sec, nous avons un mois avant la prochaine grande marée où il nous faudra retourner à la flotte. Nous découvrirons de mieux en mieux à quel point nous sommes les bienvenus dans ce chantier naval à l'ancienne. C'est un endroit comme on en fait plus beaucoup, on s'y sent vite chez nous. Peut-être parce que ceux qui bossent ici sont chez eux, et pas dans une usine anonyme. On sent que partager les fait se sentir riches, comme nous, bref, on est entre gens normaux.

Travail au corps

Cherchez l'erreur dans cet atelier...

 

tic tic tic...

trois petites souris ont passé par là...

 

Il est possible d'apprendre beaucoup grâce aux erreurs...

Les gars du chantier ont plutôt bien pris notre initiative de relooking.

Point météo - 11.XII.17

Sur nous aussi a passé la tempête Ana. Depuis plusieurs jours le ciel se chargeait et descendait les étages, comme dans les livres de météorologie. Sous son air bruineux nous installions pour la première fois les bâches comme une tente au-dessus du pont. Une fois grées pour la pluie on se retrouve dans le carré pour manger, mais là-haut ça s'agite de plus en plus fort. Ce qui traîne vole et les bâches flappent à tout va. Eh bien, tout-le-monde sur le pont ! L'une débite des longueurs de garcette et nous les passe - t'attrapes ? - et nous retendons tous les points de tire de notre cabane cirée. On passe aussi des bouts tout autour du bateau, par-dessus les bâches et sous la quille pour alourdir le tout. Tu sais pas faire les noeuds ? C'est rien, fait un truc qui tient. Les rafales enflent dans la nuit. À la lueur blême des frontales, chacun à sa tête de grain, même ceux qui sont pas marins. Concentrés, ébouriffés par la force qui nous déferle dessus, nos gestes, nos regards et nos sourires prennent de la vitesse. Ça y est on est bon, ça tiendra, qu'elle vienne.

Ah... mais on dirait que le plus fort est passé, c'était la dernière bourrasque du crescendo.

" Elle est seulement venue voir si on était " Bien, nous sommes là, alertes.

Allez, à la soupe. Plus tard, d'énormes chocs font vibrer la coque de notre maison flottante sur roulette. Que pasa ? Rien de méchant, Youpi est allé mettre des coups de masse dans les cales qui empêchent Albarquel de se croûter sur le béton, juste pour voir si elles avaient du jeu. Que dalle, ça bouge pas d'un mil. Elles sont de chez elles aussi, en place.

boa noite - 16.XII.17


La nuit, à l'heure de la dernière cigarette posée au pli d'une tête renversée, quand le regard fait cap au ciel, tout est calme sur le pont. Le chantier est presque rangé, la vaisselle est faite, ça ronronne dans les bannettes. Sans la lune, la vase se confond avec l'eau, avec l'obscurité. Feliz le vieux chien gentil poussera peut-être une gueulante, histoire de, qu'il se passe quelque chose... Un peu trop tard pour une réponse, s'élèvera le forte burlesque des oiseaux insomniaques. Ce sera tout. Rien qui craque, rien qui siffle, aucune tension à percevoir, le bateau est au repos de tout son corps. Ses voiles sont encore rangées là où nous les avons recousues, les bouts ne transmettent aucune force, la coque est structurée par son poids, son équilibre est terrien. Bateau, tu dors ?

Plus pour longtemps : on touche du bois. Albarquel est un bateau de charge, chaque jour il embarque un peu plus de notre désir de sentir sa carcasse hors de toute immobilité possible. Comment elle va vibrer dans un rapport de forces accordées à l'eau, au vent ? quelles seront les structures de sa tension dans le  mouvement ? Comment elle saura nous porter, comment bougerons-nous à son rythme, comment ça se danse ce bateau-là ?

Logo se vê, bateau-maison-chantier qui rêve de nous. Un de ces jours ça va voguer ce truc-là.

Quand je lèverai mes yeux, les mâts balanceront entre les étoiles. Il ne se jouera plus rien à bord sans la basse continue de l'eau à flanc de coque. Je le vois dans les regards du matin par dessus le bord des tasses. Le monde commence à s'organiser autour de cette machine à mouvement qui va constituer notre règle du jeu d'agir : le bateau.

Mais sinon vous faites quoi dans la vie ?

Du mastic de vitrier, c'est-à-dire du mastic de boulangère. De la craie, de l'huile de lin, du siccatif, et un peu de grâce.


C'était la grande découverte d'apprendre à faire cette pâte nous même !

Et puis on a... refait les joints du pont, nettoyé, gratté, poncé la coque, gratté ses coutures, recalfaté, mastiqué, changé des bouts de bordée, déposé, nettoyé, graissé le guindeau, refait le pont à son emplacement et reposé le guindeau tout beau tout repeint, mangé des pastéis de nata, passé l'éclairage en 24 volts, identifié tous les circuits du bâto, diagnostiqué l'état de tout le bois (tout le bâto), sorti les caisses à gasoil, reposé les caisses à gasoil révisées, visité les cuves d'eau douce, révisé le vieux moteur Cul Mince de 1956, pété la flasque de refroidissement, appelé le monde entier à la recherche de cette pièce antique, réparé la flasque avec de la pâte à choux en métal, révisé le groupe électrogène, fait des réunions chantier, des réunions sentimentales, des réunions sur l'avenir d'Albarquel, recousu et renforcé les voiles, fait des frites, repeint toute la coque dessus-dessous la flottaison, mangé des pastéis de nata, revu les circuits hydrauliques, enlevé les vaigrages et l'isolation qui empêchait le bois de respirer, fait des listes, chanté au karaoké de la Vela Latina, changé les anodes, poncé et passé tous les espars à l'huile de lin, tourbillonné autour des barres de pole-dance du parti communiste de Chach Pékech la nuit du nouvel an, trouvé des consensus, appris à parler portugais (mal), repeint la coque encore une fois, refait la ferrure d'étai de trinquette, passé des heures à écouter Jaime, regardé la vase, les oiseaux, les bâtos, l'estaleiro, à toutes les heures et dans toutes les variations de lumières possible, appris à danser devant chaque porte la petit valse d'après vous mon ami, fait des listes, parlé de nos rêves et de nos usages des éponges, lu La Vie Devant Soi à voix haute chaque soir blotties dans le carré, appris à être bienvenus, appris à être accueillants, appris à dire au-revoir, appris à dire Bom dia !











Et tant que tant encore...

Espérez, par faveur.

Nous avons quitté Sarilhos Pequenos, qui signifie " petits problèmes ", et l'estaleiro. C'était le matin et heureusement il pleuvait. Des mains désormais amies faseyaient sur le quai, de plus en plus petites. Notre hôte, Jaime, perché sous son parapluie, nous faisait figure de proue. Il nous guidait dans le chenal invisible avec des gestes légers de droite, de gauche et des ronronnements de sa voix pleine. Notre parcours sinueux faisait s'envoler les flamands roses tout ondulés.

Qu'est-ce que tu veux que je te dise...

Barco e voz, il avait dit le jour de la mise à l'eau, à la fin de la manœuvre. Ce qui est nôtre, on se l'est demandé. Mmh... Faire. Ensemble. Partager. Encore !

Un premier bord est tiré. Un tout petit instant s'il vous plaît, pour recueillir la grâce toute simple de ces  moments.

Merci du fond du coeur à vous les vieux bâtisseurs du bayou, pour tout. Merci du fond du coeur à vous qui vivez là, qui nous avez accueillis comme pas deux, on étaient vingt. Merci du fond du coeur à chacune venue ici pour mettre la main à la pâte, la faire respirer et la saupoudrer de paillettes par milliards.

Merci du fond du coeur à nos coeurs qui ne cessent de croire et de croître. Merci. Pour tout ce qu'on ne peut pas raconter ni photographier. Pour tout ça qu'on ne peut pas saisir ni garder, qu'on peut seulement reconnaître, au fond du coeur.

S'il suffit de faire un truc un peu fou avec le sourire pour attirer autant de coeurs d'or, on ne va pas s'arrêter là.

 

On appareille dans une heure, adeusinho Lisboa et até logo Chach Pekech.

Bons vents partout


14.I.18 - embarquées

Allez ça y est,  " tabon " ; tout-le-monde est amariné ou peu s'en faut. Dans le carré on fait des crêpes et on prépare le repas avec plaisir (manger redevient une option), en timonerie on se lit des histoires pendant le quart. On a plus nos têtes de déterrées. Petit à petit, les mouvements de la mer, du vent, et les notres, imprègnent ce chantier pour en faire un navire. Le temps est plutôt clément, c'est bien pour le gréement dont on découvre les efforts et les besoins à l'usage. Mais ce foutu Nordet nous interdit la route directe vers Cadix.

Le gris des petits nuages de pluie au soir, plus intense que le noir. Rose à peine rose, souvenir de cuivre et blanc sans lumière. Crépuscule, loin du bougainvillier pourpre de la place de Chach Pekech. Il avait fini de fleurir quand nous sommes parties.

Feu de poupe pour grader doucement la montée d'un éclairage de théâtre dans la fonte de la lumière du jour. Notre vie n'est pas plus fragile ici qu'à terre, seulement ça se voit mieux.

15.I.18 - bien longtemps après

extrait du journal de bord d'Albarquel

17h

36° 56' 026'' N

7° 33' 072'' W

 

Tout dessus nom de dieu / moteur off

vitesse 0,9 noeuds / Cadix 'ttontion !

T° bonne : 19°

17.I.18 - sans compter les jours

Des milliers de loupiotes dans le noir, nous approchons lentement. Cadix.

Mouillé sous une ligne à haute tension. Ayé.

 

Nous retrouvons Carina, Tupamaro et Lapin, trois bâtos amis, ça fait une sacré bande pour arpenter la ville !

 

Quelques jours d'escale, flamenco et lessives, resserrage des ridoirs de haubans et réapprovisionement en chocolat. Mais on ne trouve plus nos biscuits préférés dans les magasins. Adios Fillipinos !

 

Ciao les amies qui ont débarqué ! Bienvenue à ceux qui nous rejoignent !

On repart dans une heure.

 

Tcho K10 !

À toute à Gibraltar !